"Le Miroir, symbole des symboles"

paru aux Editions Dervy, 1995.
Deuxième édition 2011 :
Editions du Cosmogone, Lyon.

Seule quelques extraits
et une iconographie plus complète sont présentés sur ce site.


 
 
 
VII :


LA TROUBLANTE IMAGE
 
REFLETEE PAR LE MIROIR


Extraits de
"Le Miroir, symbole des symboles",
2e édition, les éditions du Cosmogone, Lyon,
septembre 2011.


 

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2 - NARCISSE HYPNOTISĖ PAR SON REFLET
 
 
 
Le miroir occupe donc une position stratégique parmi les moyens de se connaître, de s'objectiver, de se regarder comme objet. Il permet de poser, en face de soi-même, un autre soi-même et de se regarder dedans. Je me connais alors en me projetant comme un autre. Mais quel piège! Il y a là deux personnes face à face. Sont-elles vraies?
"Dans cet affrontement avec le miroir, il y a à la fois dualité, dédoublement et unité, identité. C'est le même qui est deux"[1], du moins dans la ressemblance extérieure.
 
Pour les anciens gnostiques, Adam aurait perdu sa nature céleste parce qu'il était tombé amoureux de sa propre image. Le parallèle entre Adam et Narcisse est de ce point de vue saisissant.
Pour l'essentiel, la légende de Narcisse est fort simple.
Il était d'une grande beauté et le devin Tirésias avait prédit qu'il "vivrait vieux s'il ne se regardait pas".
Narcisse, rétif à tout amour, a refusé entre autres les avances de la nymphe Echo. Je préfère, lui dit-il, "mourir que d'être possédé par toi". Némésis voulut venger les filles dont il repoussait les avances. Un jour de grande chaleur, après la chasse, Narcisse assoiffé se pencha pour boire l'eau d'une source[2]. Il vit alors son reflet et s'en éprit. Dès lors il fut obsédé par cette image et se noya en la contemplant. A l'endroit jaillit une fleur jusque-là inconnue que l'on appela narcisse. Mort, il cherchait encore à distinguer ses traits dans les eaux du Styx![3] 
 


Narcisse, assoiffé, se penche pour boire l’eau d’une source.
Dessin de Sylvain Fuchs, d’après Echo et Narcisse de J. W. Waterhouse.
 
 
 
La contemplation de sa propre beauté conduit donc Narcisse à la mort tout aussi fatalement que, pour d'autres, la contemplation de la déchéance de leur corps.
"Séduit par l'image de sa beauté qu'il aperçoit, il s'éprend d'un reflet sans consistance, il prend pour un corps ce qui n'est qu'une ombre (...) Que voit-il donc? Il l'ignore; mais ce qu'il voit l'embrase, et la même erreur qui abuse ses yeux excite leur convoitise (...) Il contemple sans en rassasier ses regards la mensongère image et par ses propres yeux se fait lui-même l'artisan de sa perte."[4]
Il aime et ne peut posséder l'objet de son amour! Le piège mortel qu'il a tendu à d'autres se referme sur lui.
"Narcisse se tue parce qu'il s'aime, il ne pourrait s'aimer sans se détruire."[5]
Le narcissisme (NRK: narcose) enferme l'être en lui-même et l'isole. Narcisse, hypnotisé, drogué en quelque sorte, se noie dans la contemplation de la beauté de sa propre image.
"Mais moi, Narcisse aimé, je ne suis curieux
          Que de ma seule essence;
Tout autre n'a pour moi qu'un cœur mystérieux,
           Tout autre n'est qu'absence.
O mon bien souverain, cher corps, je n'ai que toi!
Le plus beau des mortels ne peut chérir que soi..."[6]
Le Narcisse de Paul Valéry, associant son essence à son corps, fait une erreur plus funeste encore que le Narcisse qui ne savait pas être épris de lui-même.
 
Lorsqu'il s'éprend de son reflet, de lui-même en tant qu'autre, en fait, il ignore qu'il s'aime. Il ne se sait pas amoureux de soi et croit aimer un autre que lui comme il est dit dans De Narciso Li Lais :
"Cart bien qu'il ne se voie mie :
 Ne vivra gaires s'il se voit."[7]
Le contraste est à souligner entre la beauté physique de Narcisse et son incapacité à accueillir l'autre, sa perversion, le contraste entre beauté du corps et noirceur de l'âme :
"Nus hom de si bele faiture
 Poroit dunques estre mauvais?"[8]
Quoi qu'il en soit, Narcisse n'a pu aimer parce qu’il s'est trompé de miroir :
"Mire-toi dans une âme où l'amour s'éternise :
 Pour un miroir vivant, réfléchir c'est aimer!"[9]
Il n'a pas voulu se connaître par les yeux de l'autre, se reconnaître dans les yeux de l'autre. La nymphe aurait pu lui dire ces vers que lui prête le poète :
"Tu as fermé une porte pour toujours,
 Il existe un miroir qui t'attendra en vain."[10]
Fermer la porte de l'amour, n'est-ce pas ouvrir celle de la mort? Et cela reste vrai lorsqu'on recherche dans l'autre la fascination de soi-même de manière tout à fait narcissique :
"Me voir par ses yeux, dans ses yeux. (...)
Dans ses pupilles dilatées, je m'agrandis.
Dans ses prunelles flamboyantes, je scintille.
Quand je m'y mire, je m'y admire.
Dans son regard, Narcisse se noie."[11]
 
Narcisse a inspiré une pléiade de poètes, d'artistes, de romanciers. Parmi eux, Oscar Wilde conte que le lac d'eau douce où Narcisse se noya est devenu, après sa mort, une urne de larmes amères. Les divinités de la forêt interrogèrent alors le lac qui avoua :
"Je pleure pour Narcisse, mais je ne m'étais jamais aperçu que Narcisse était beau. Je pleure pour Narcisse parce que, chaque fois qu'il se penchait sur mes rives, je pouvais voir, au fond de ses yeux, le reflet de ma propre beauté."[12]
Ainsi ce lac est-il lui-même narcissique!
 
La douce Ophélie, abandonnée par Hamlet, sombre dans la mélancolie et se laisse hypnotiser par son reflet dans l'eau où, tout comme Narcisse, elle se noie. Son amour trop naïf et sincère ne lui a pas permis de comprendre celui qu'elle aimait jusque dans l'apparence de sa folie.
 
Dans Le miroir qui fuit, roman de Giovanni Papini, le héros vit avec son moi passé qui, en quelque sorte, lui colle à la peau jusqu'à ce qu'il le noie dans la conque aux feuilles mortes :
"Quand nos deux visages sont l'un et l'autre apparus dans le sombre miroir de l'eau, tout proches, je me suis retourné brusquement et, saisissant mon moi ancien par l'épaule, j'ai plongé sa tête sous l'eau, à l'endroit même où figuraient ses traits, et j'ai maintenu cette tête sous l'eau, avec toute l'énergie de ma haine désespérée (...)
Quelques minutes encore, et j'ai senti son corps s'affaisser, tout flasque. Je l'ai lâché, et il a chu tout au fond de la conque : mon vieux moi odieux, ce moi-même du temps passé, ridicule et stupéfait, était mort à jamais."[13]
Ce moderne Narcisse ressuscite au contraire de l'ancien en noyant le double maléfique du passé.
 
Comme Adam, le Narcisse de la mythologie a mérité la mort. L'amour narcissique n'est-il que la caricature mortelle de l'Amour véritable? L'amant mystique, lorsqu'il est possédé par l'amour de Dieu, sait qu'il n'aime que Lui-même, non pas dans son ego inférieur, mais dans sa profonde réalité divine et s'écrie, à l'exemple d'El Hadj, le mystique soufi, dans les rues de Bagdad : "Je suis Dieu!".
Poussant, pourrait-on dire, le narcissisme à son paroxysme, Dieu est vu comme s'aimant Lui-même dans et par Ses créatures qui ne sont autres que Lui !
Elles ont alors accompli le "transfert de l'égo-centre personnel à l'Ego-Centre de l'Unique"[14], l'Unique qui n'a pas de second.


[1] - VERNANT, Jean-Pierre .- Figures, idoles, masques .- Paris : Julliard, 1990, p. 126.
[2] - Voir le tableau du Caravage, Narcisse, Rome, Galerie Nationale.
[3] - Une autre version dit qu'il crut voir dans l'eau de la source le visage de sa sœur jumelle morte depuis longtemps.
[4] - OVIDE .- Métamorphoses .- III, 415.
[5] - Histoires fantastiques de doubles et de miroirs .- Paris : Librairie des Champs Elysées, 1981, Préface d'Anne Richter, p. 9.
[6] - VALERY, Paul .- Œuvres .- Paris : Bibliothèque de la Pléiade,   p. 129
[7] - THIRY-STASSIN, Martine et TYSSENS, Madeleine .- Narcisse : Conte ovidien du XIIe siècle .- Paris : Société d'Editions "Les Belles Lettres", 1977, 52, p. 82.
[8] - Id., 248, p. 89.
[9] - Lamartine .- Œuvres poétiques .- Paris : Gallimard, 1963, Le Cadre,      p. 1235.
[10] - Borges, Jorge Luis .- L'auteur et autres textes .- Paris : Gallimard, 1965, p. 237.
[11] - DOUBROVSKY, Serge .- Un amour de soi .- Paris : Hachette, 1982, p. 46.
[12] - In COELHO, Paulo .- L'Alchimiste .- Editions Anne Carrière, 1994, p. 13 et 14.
[13] - PAPINI, Giovanni .- Le miroir qui fuit .- Editions Retz/Franco Maria Ricci, 1978, p. 35-36.
[14] - KARUNA .- L'Instruction du Verseur d'Eau .- op. cit., p. 233.



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